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                    - Zinc Bar Love -

 

Deux mois que je vis à New York. J'ai tout plaqué. J'ai quitté mon boulot de comptable et mon appartement miteux de la banlieue brestoise pour venir m'installer à New York et tenter de croquer la Grosse Pomme. Mon acclimatation a été facilité par la présence dans cette ville de ma meilleure amie, Rose, qui y vit depuis bientôt cinq ans...

C'est justement elle que j'attends. Elle ne va pas tarder, mais c'est comme ça, elle n'a jamais su être à l'heure. Sa marque de fabrique. Je suis posé dans notre bar préféré. Le Zinc Bar. Il y a là tous les styles de musiques. A chaque soir son style. Le mardi par exemple, vous pourrez y apprécier du jazz. Le jeudi c'est musique cubaine et pour les adeptes de la salsa et du flamenco c'est le vendredi qu'il faut venir. Là c'est samedi soir, ce sera donc bossa nova...

Les artistes viennent jouer sur la modeste scène du bar pendant que les clients discutent en buvant divers cocktails. Le public n'est pas toujours conquis, les artistes pas forcément débutants. Il n'y a aucune règle. Chacun a sa chance... Son moment de gloire. Entre réel talent et prestations surjouées, j'ai toujours cette même sensation un brin moqueuse... Je m'imagine ces artistes excités à l'idée d'entrer dans l'arène, comme soumis à une drogue puissante, prêts à en découdre avec les lions joués par le public. Ils doivent penser que ces minutes seront les dernières de leur vie. Et à chaque fois je me moque légèrement de Rose subjuguée par ces artistes. Je lui chante alors Mourir sur scène de Dalida : " Moi je veux mourir sur scène devant les projecteurs. Oui je veux mourir sur scène, le coeur ouvert tout en couleur. Mourir sans la moindre peine, au dernier rendez-vous. Moi je veux, mourir sur scène, en chantant jusqu'au bout... ". Sa réaction face à mon imitation très approximative est toujours la même. Elle me lâche un amical : " Pfff, t'es bête... ".

Rose vient d'arriver. Nous nous disons bonjour et à peine est-elle assise, j'entame la conversation. Il faut que je m'excuse. Hier soir, après avoir planché toute la journée sur mon roman, Rose m'a invité chez elle pour un apéro avec des amis à elle. De fil en aiguille et de verres en shooters je n'ai rien trouvé de mieux que de l'embrasser en partant. Je connais Rose depuis que je suis à la maternelle. Nous avons fait toute notre scolarité ensemble. Elle sait tout de moi et je sais (presque) tout d'elle. Nous avons partagé des bons moments comme des périodes plus difficiles. Je ne suis jamais sorti avec une fille sans lui demander son avis et elle est toujours venue pleurer sur mon épaule lors de ses ruptures. On fonctionne ainsi. Nous sommes amis. Et pourtant, hier soir, je l'ai embrassé...

Je suis lancé dans un long monologue depuis bientôt cinq minutes. Rose ne dit rien. Son visage n'esquisse aucun mouvement. Elle est belle. J'ai l'impression d'être au tribunal et d'être mon propre avocat. Difficile de défendre un acte qu'on a apprécié. Car oui, plus je m'excuse, et plus je doute... Rose prend alors sa bière et la boit d'un trait. Comme à son habitude, elle lâche un petit rot presque inaudible mais que je connais par cœur et que j'adore... Elle me sourit, se penche vers moi et me dit : " Moi aussi j'ai un truc à te dire. Si tu me chantes Dalida quand je reviens, je te mets une claque... ".

Je me retourne vers le bar et je vois Rose glisser un mot à l'oreille du patron. Elle a sympathisé avec lui depuis le temps qu'elle vient ici. Il lui glisse un clin d'œil et sourit. Je ne comprends pas ce qu'il se passe. La lumière du bar faiblit. On n'y voit presque plus rien. Le silence se fait. On entend seulement les gens chuchoter. Là, le projecteur principal s'allume et je vois apparaître Rose sur scène, une guitare à la main. Elle s'assoit sur le tabouret positionné au milieu de l'estrade, règle la hauteur du micro et tapote avec son doigt dessus pour voir s'il fonctionne... Là, devant une salle surprise et interrogative, elle s'avance vers le micro et dit : " Je sais que je vais te mettre mal à l'aise. Je sais que tu vas trouver ça gnangnan. Je sais aussi, que tu connais tout de moi. Mais tu vois, je n'ai pas envie que tu t'excuses pour hier soir. Je n'ai pas envie que tu m'expliques. Je veux juste que tu m'écoutes... Ah, et j'allais oublier, je sais que tu détestes cette chanson... ! ".

Je suis à ce moment là déconnecté. Je ne comprends plus tout ce qui arrive. Le public ne comprend pas beaucoup plus. Barrière de la langue oblige. Seul le patron que j'aperçois semble saisir l'importance de cet instant. J'ai la gorge sèche. Mes yeux ne lâchent plus Rose. Je bois une gorgée de bière et c'est à cet instant que Rose décide de commencer à jouer de la guitare... Le pianiste du bar l'accompagne. Je ne reconnais pas tout de suite la chanson, puis Rose se met à chanter : "Jamais je n'aurais pensé... "Tant besoin de lui". Je me sens si envoutée, que ma maman me dit : ralentis. Désir ou amour ? Tu le sauras un jour... J'aime, j'aime tes yeux, j'aime ton odeur, tous les gestes en douceur, lentement dirigés, sensualité. Oh stop, un instant j'aimerais que ce moment, fixe pour des tas d'années, ta sensualité... ".

En effet, je n'aime pas cette chanson. Pourtant, la version de Rose me transporte. Je comprends alors. Je relie chaque moment que j'ai passé avec elle. Mon cerveau traite toutes les informations lui parvenant. Passé et présent se mélangent. Les gens du bar ont disparu de mon champs de vision. Il n'y a plus que Rose et moi. Elle termine sa déclaration et sous un tonnerre d'applaudissements d'une foule qui n'a pas compris un seul mot de cette chanson s'approche de moi. Nous nous regardons l'espace de quelques secondes. Je la sens gênée. Elle me dit alors :" Si tu chantes Dalida... ". Je ne lui laisse pas le temps de terminer sa phrase... Je l'ai embrassé fougueusement, et ne me suis jamais plus excusé de le faire...

 

 

L-ios

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